Un couple de trentenaires à Lausanne (VD) gagne 10’500 CHF net par mois à deux. Loyer : 2’200 CHF. Assurance maladie : 800 CHF. Impôts : 1’400 CHF. Alimentation, transports, assurances, téléphone : 2’600 CHF. Il reste 3’500 CHF dans cet exemple fictif. Qu’en faire ? Tout dépenser, tout épargner, ou un mélange des deux — et dans quel ordre ?
Le ménage suisse moyen épargne 1’736 CHF par mois dans l’EBM 2023, soit 16.8 % de son revenu brut. Cette moyenne concerne le ménage entier, qui compte 2.07 personnes en moyenne. Les ménages dans la classe de revenu brut inférieure à 4’839 CHF ont souvent dépensé plus qu’ils n’ont gagné ; cette classe compte de nombreux retraités qui puisent dans leur fortune. (OFS, EBM 2023)
La hiérarchie de l’épargne : dans quel ordre
L’erreur la plus fréquente n’est pas de ne pas épargner assez — c’est d’épargner dans le mauvais ordre. Voici la séquence qui fait la plus grande différence à long terme.
Étape 1 : la réserve d’urgence (3 à 6 mois de charges)
Avant de penser au 3a, aux investissements ou à l’immobilier, constituez une réserve liquide. 3 à 6 mois de charges fixes sur un compte épargne accessible sans délai. Pour un ménage avec 5’000 CHF de charges mensuelles, ça représente 15’000 à 30’000 CHF.
Pourquoi en premier ? Parce que sans cette réserve, le moindre imprévu — perte d’emploi, facture médicale, réparation de voiture — vous force à casser un placement, retirer du 3a (impossible sauf cas légaux), ou emprunter à crédit. Le coût d’un crédit consommation en Suisse tourne autour de 7 à 10 % par an. La réserve vous coûte 0 CHF. Le crédit vous coûte cher.
Cas particulier : un indépendant sans droit au chômage devrait viser 6 à 12 mois de charges. Sans filet social, la réserve est votre seule protection contre un trou d’activité.
Étape 2 : le pilier 3a (605 CHF/mois maximum)
Le pilier 3a est le placement le plus rentable accessible à un résident suisse. Pas à cause de la performance des fonds — à cause de la déduction fiscale.
En 2025, un salarié affilié à une caisse de pension (LPP) peut verser jusqu’à 7’258 CHF par an, soit 605 CHF par mois. Chaque franc versé est déduit du revenu imposable. (Source : OFAS, barèmes 2025)
| Revenu imposable | Taux marginal estimé | Économie d’impôt sur 7’258 CHF |
|---|---|---|
| 50’000 CHF | ~22 % | ~1’600 CHF |
| 80’000 CHF | ~28 % | ~2’030 CHF |
| 120’000 CHF | ~33 % | ~2’395 CHF |
| 180’000 CHF | ~37 % | ~2’685 CHF |
Un salarié avec 80’000 CHF de revenu imposable récupère 2’030 CHF d’impôts en versant le maximum au 3a. C’est un rendement instantané de 28 % sur le montant versé — avant même les gains du placement. Aucun autre produit financier légal ne fait ça.
Le 3a est bloqué jusqu’à 5 ans avant l’âge de la retraite, sauf trois exceptions : achat de votre résidence principale, départ définitif de Suisse, ou passage au statut d’indépendant.
Bon à savoir : un indépendant sans LPP peut verser jusqu’à 36’288 CHF par an au 3a (20 % du revenu net). C’est cinq fois le plafond salarié. À un taux marginal de 35 %, l’économie d’impôt dépasse 12’700 CHF par an. (Source : OFAS)
Étape 3 : l’amortissement indirect ou l’épargne libre
Une fois la réserve constituée et le 3a rempli, deux chemins s’ouvrent.
Si vous êtes propriétaire : l’amortissement indirect de votre hypothèque via le 3a est souvent déjà couvert à l’étape 2. Le surplus peut aller vers un rachat LPP (déductible) ou vers un compte de placement libre.
Si vous êtes locataire : l’excédent va dans un portefeuille d’investissement libre (ETF, fonds indiciels). Contrairement au 3a, cet argent est disponible à tout moment — mais les gains sont imposables comme revenu (intérêts, dividendes) ou fortune (plus-values sur actions privées exonérées en Suisse pour les particuliers).
Fait souvent ignoré : les plus-values sur actions sont exonérées d’impôt en Suisse pour les investisseurs privés. Vous achetez un ETF à 100 CHF, vous le revendez à 150 CHF : les 50 CHF de gain ne sont pas imposés. Seuls les dividendes le sont. C’est un avantage fiscal rare en Europe.
Combien par mois selon votre profil
Les montants qui suivent ne sont pas des règles absolues. Ce sont des repères construits à partir des données de l’OFS et des pratiques financières suisses. Adaptez-les à votre réalité.
Célibataire, 25-30 ans, revenu net 5’000 CHF/mois
| Poste | Montant/mois |
|---|---|
| Réserve d’urgence (jusqu’à 15’000 CHF atteints) | 500 CHF |
| Pilier 3a | 605 CHF |
| Épargne libre (investissement) | 200-400 CHF |
| Total épargne | 1’300-1’500 CHF (~26-30 %) |
C’est ambitieux. Mais un célibataire sans enfant avec un loyer maîtrisé (1’200-1’500 CHF pour un studio ou 2 pièces) peut y arriver dans la plupart des cantons. La priorité : remplir le 3a chaque année sans exception. Même si c’est le seul effort d’épargne, les 605 CHF/mois investis pendant 35 ans à 4 % de rendement moyen donnent 540’000 CHF à la retraite.
Couple sans enfant, revenu net combiné 9’000 CHF/mois
| Poste | Montant/mois |
|---|---|
| Réserve d’urgence (jusqu’à 25’000 CHF) | 800 CHF |
| 2 × pilier 3a | 1’210 CHF |
| Épargne immobilier ou libre | 500-800 CHF |
| Total épargne | 2’510-2’810 CHF (~28-31 %) |
Deux 3a à 605 CHF = 1’210 CHF d’épargne fiscalement déductible par mois. L’économie d’impôt combinée peut dépasser 4’000 CHF par an selon le canton et le revenu. Si l’objectif est un achat immobilier, l’épargne libre s’oriente vers les fonds propres : il faut minimum 20 % du prix du bien, dont 10 % en fonds « durs » (pas de LPP).
Famille avec 2 enfants, revenu net 11’000 CHF/mois
| Poste | Montant/mois |
|---|---|
| Réserve d’urgence (jusqu’à 30’000 CHF) | 500 CHF |
| 2 × pilier 3a | 1’210 CHF |
| Épargne enfants (libre) | 200-300 CHF |
| Épargne libre ou rachat LPP | 300-500 CHF |
| Total épargne | 2’210-2’510 CHF (~20-23 %) |
Avec des enfants, les charges montent : crèche (1’500-2’500 CHF/mois selon le canton et les revenus), vêtements, activités. Le taux d’épargne baisse naturellement. La priorité reste le 3a pour les deux conjoints. L’épargne enfants peut être placée sur un compte jeunesse ou un ETF au nom des parents — il n’existe pas de véhicule d’épargne fiscalement avantageux pour les enfants en Suisse.
Indépendant sans LPP, revenu net 8’000 CHF/mois
| Poste | Montant/mois |
|---|---|
| Réserve d’urgence (jusqu’à 50’000 CHF) | 800 CHF |
| Pilier 3a (20 % du revenu net) | 1’600 CHF |
| Épargne libre | 400-600 CHF |
| Total épargne | 2’800-3’000 CHF (~35-38 %) |
Le taux d’épargne de l’indépendant est plus élevé — et il doit l’être. Pas de LPP obligatoire, pas d’assurance-chômage. Le 3a à 36’288 CHF/an (plafonné à 20 % du revenu net) remplace en partie le 2e pilier. La réserve d’urgence doit couvrir 6 à 12 mois de charges. (Source : OFAS, barèmes 2025)
À la retraite : budgéter la 13e rente séparément
Le premier versement de la 13e rente de vieillesse AVS est prévu en décembre 2026. Il correspond à un douzième des rentes de vieillesse versées dans l’année, avec un droit à la rente en décembre. Une personne ayant perçu 2’000 CHF chaque mois sur une année entière recevra ainsi 2’000 CHF supplémentaires. Les rentes AI et de survivants restent versées douze fois. Cette recette annuelle peut financer les charges irrégulières avant de fixer un versement d’épargne. (OFAS, 12 novembre 2025)
L’effet du temps : pourquoi commencer tôt change tout
Un fait que beaucoup sous-estiment : la différence entre commencer à 25 ans et commencer à 35 ans est plus grande que la différence entre épargner 500 CHF/mois et 800 CHF/mois.
Simulation : 605 CHF/mois (max 3a) investis en fonds actions à 5 % de rendement annuel moyen.
| Début | Durée jusqu’à 65 ans | Capital accumulé |
|---|---|---|
| 25 ans | 40 ans | ~920’000 CHF |
| 30 ans | 35 ans | ~680’000 CHF |
| 35 ans | 30 ans | ~500’000 CHF |
| 40 ans | 25 ans | ~360’000 CHF |
| 45 ans | 20 ans | ~250’000 CHF |
Dix ans de retard coûtent 240’000 CHF (de 920k à 680k). C’est l’effet des intérêts composés : les premières années contribuent proportionnellement plus que les dernières, parce que l’argent placé tôt travaille plus longtemps.
Un couple qui remplit deux 3a dès 25 ans accumule potentiellement 1.8 million CHF à 65 ans — uniquement avec le pilier 3a, sans compter l’AVS, la LPP ni l’épargne libre.
Les 3 erreurs les plus courantes
1. Épargner sans remplir le 3a. Mettre 500 CHF par mois sur un compte épargne à 0.5 % plutôt que 605 CHF dans un 3a actions, c’est perdre l’économie d’impôt (1’500-2’500 CHF/an) et le différentiel de rendement. Sur 30 ans, l’écart dépasse 200’000 CHF.
2. Garder trop de liquidités. Une réserve de 6 mois de charges suffit. Au-delà, l’argent qui dort sur un compte perd du pouvoir d’achat chaque année (inflation 1-2 %). Un excédent de 50’000 CHF sur un compte épargne pendant 20 ans perd environ 10’000-15’000 CHF de valeur réelle.
3. Attendre d’avoir « assez » pour investir. Beaucoup de fonds 3a acceptent des versements dès 100 CHF/mois. Les ETF sont accessibles dès quelques centaines de francs. Il n’y a pas de montant minimum raisonnable pour commencer — chaque mois compte, surtout les premiers.
Ce qu’il faut retenir
- Constituez d’abord une réserve de 3 à 6 mois de charges — c’est votre filet de sécurité avant tout investissement
- Remplissez le pilier 3a chaque année — 605 CHF/mois pour un salarié, jusqu’à 3’024 CHF/mois pour un indépendant sans LPP
- 16.8 % du revenu brut est une moyenne EBM 2023 — fixez votre effort d’épargne selon vos dépenses, vos réserves et vos projets
- Commencer à 25 ans plutôt qu’à 35 rapporte ~240’000 CHF de plus à la retraite (3a seul, rendement 5 %)
- Le 3a est le placement le plus rentable — l’économie d’impôt seule vaut 22 à 37 % du montant versé, chaque année